-Tu sais Papa, à l’école mes copains ont dit que j’étais nul en clarinette et que la musique que je jouais n’était même pas jolie.
Il faut dire que mon fils venait, il y a quelques jours de faire son premier récital de musique solo à la clarinette. C’était un évènement pour lui et je n’avais malheureusement pas pu y assister, retenu par mon travail. Il faut dire aussi que, ce matin là, j’étais particulièrement de mauvaise humeur, tracassé par des évènements fâcheux que je devais affronter à mon bureau.
Levant à peine le nez de mon journal, avalant une gorgée de café, je lui répondis sans réfléchir : -C’est vrai que tu fais souvent des fausses notes, d’ailleurs avec ta mère, on trouve que ça nous casse les oreilles… Je fus interrompu par ma femme qui venait chercher Hervé pour le départ à l’école. Je me préparais moi-même, ajustais ma cravate et partis rejoindre mes tâches quotidiennes.
Quelques semaines plus tard, je dus emmener mon fils à son cours de musique du mercredi. Dans la voiture, mon fils boudait et me dit :
-Je n’ai plus envie d’aller aux cours de clarinette, je trouve ça nul de faire de la musique.
Je fus surpris, car, depuis des années, la clarinette était la joie de mon fils. Il trépignait toujours d’impatience à l’idée de rejoindre son cours de musique. Mais moi, vieil adulte, perdu dans mes préoccupations d’adultes, j’oubliais vite cette remarque, espérant que je serai à l’heure pour mon travail avec tous les bouchons qu’il y avait ce jour là.
Plus tard, ma femme me fit part de son inquiétude. Elle avait reçu un appel du prof de musique d’Hervé qui avait constaté une démotivation sérieuse de son élève et qui se faisait du souci. Ma femme me raconta alors que, depuis quelques semaines, Hervé refusait de faire ses répétitions de musique à la maison et qu’elle devait insister pour qu’il travaille au moins le solfège.
-Est-ce que tu as remarqué quelque chose ? m’interrogea-elle.
-Tu sais chérie, j’ai moi-même été très préoccupé ces derniers temps. J’ai un client récalcitrant qui me donne bien du souci. Je l’ai rencontré en urgence le soir du récital de musique d’Hervé, tu te souviens ? C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’ai pas pu être présent ce soir là…
En prononçant ces mots, mon regard se figea net ! Je me laissai tomber sur ma chaise, la tête entre les mains… Je savais à présent à quel point j’avais été un père maladroit et inattentif.
Le mercredi suivant, j’avais décidé d’arriver en avance à la fin du cours de musique de mon fils et d’assister à la fin de sa répétition. Je fus frappé par les difficultés dont il faisait preuve et par le nombre de fausses notes qu’il produisait. Il ne m’avait pas habitué à ça et je compris la détresse qu’il devait vivre. Dans la voiture, je lui dis :
-Tu sais mon fils, je suis fier de toi, tu es très persévérant à la clarinette et je suis sûr que tu seras un grand musicien.
Mon fils me regarda avec les yeux pleins d’étoiles :
-Mais, Papa, je croyais que je vous cassais les oreilles à Maman et toi à la maison ?
-C’est vrai que je t’ai dit ça, mais il se trouve que je me suis trompé. Ta mère et moi avons été consulter un accordeur d’oreilles la semaine dernière car nos oreilles étaient toutes cassées. Il a eu beaucoup de mal à les réparer et nous étions très inquiets. Comment pourrait-on écouter tes concerts si nos oreilles ne pouvaient pas être réparées ? Mais heureusement, il a trouvé d’où venait le problème et tout est rentré dans l’ordre. Alors, tu vois, ce n’était pas toi qui nous cassait les oreilles, c’est juste que nos oreilles étaient déréglées…
Hervé sourit et me répliqua :
-Mais, Papa, ça n’existe même pas un accordeur d’oreilles.
-Mon fils, crois moi, lui dis-je, tu as fait de nombreux progrès à la clarinette et je ne savais pas t’entendre.
Les semaines suivantes, Hervé redoubla d’efforts sur ses répétitions de clarinette et fit des progrès considérables. J’étais heureux de le voir réconcilié avec la musique.
Je compris alors que mes enfants avaient besoin d’être encouragés dans ce qu’ils entreprennent. Même si, à mes yeux, ils pourraient faire bien mieux, je dois les valoriser là où ils en sont et simplement les regarder avancer. Quel père étais-je pour juger aussi sévèrement mon enfant, au point de le décourager dans ses efforts ? Je me promis d’être bien plus attentif.
Ma femme fut ravie de voir notre fils reprendre confiance en lui. Un soir, elle vint me trouver et me demanda :
-Chéri, est ce que tu sais pourquoi Hervé me parle d’un accordeur d’oreilles ?
Je lui racontais toute l’histoire et nous avons passé ce soir là, en riant et imaginant notre visite chez l’accordeur d’oreilles, se promettant, surtout d’être vraiment à l’écoute de nos enfants désormais.
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander

